HISTOIRE MILITAIRE

Parade May Day à la place Rouge

Reuters RTR2D1YR, photo prise par A.J. Sisco

Parade May Day à la place Rouge

De Gouzenko à Gorbachev : Le rôle du Canada dans la guerre froide

par J. L. Granatstein

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Jack Granatstein, OC, Ph. D. est l’un des historiens les plus réputés du Canada. Il a beaucoup écrit sur l’histoire militaire du Canada et les questions touchant la défense. Il a été directeur et chef de la Direction générale du Musée canadien de la guerre de 1998 à 2000.

Introduction

La guerre froide a beaucoup occupé l’esprit des Canadiens, du moins pendant un certain temps. Pour eux, elle a commencé en septembre 1945, avec la défection de l’attaché du chiffre de l’ambassade soviétique, Igor Gouzenko, et la révélation de l’existence de réseaux d’espionnage au Canada. Le régime de cruauté appliqué à Moscou sous le règne de Staline n’a certes pas aidé à calmer les inquiétudes. Parce que les Canadiens partageaient un continent avec la superpuissance qui était à la tête des démocraties, leur plus importante partenaire commerciale et leur « meilleure amie », ils n’ont pas tardé à comprendre qu’ils vivaient sous la trajectoire de vol des bombardiers et des missiles qui partiraient de l’Union soviétique, et cette constatation a secoué leur esprit collectif et les a poussés à vouloir privilégier une coopération continue avec les États-Unis. Parallèlement, les deux mères patries du Canada, la Grande‑Bretagne et la France, de même que la Belgique, les Pays‑Bas et l’Italie, pour la libération desquels les Canadiens avaient combattu, vivaient sous la menace de ce qui était généralement perçu comme un communisme soviétique expansionniste. L’inquiétude suscitée par ces menaces et l’existence de problèmes économiques ont poussé le Canada, nouvellement emporté par une idéologie internationaliste, à défendre avec enthousiasme l’idée de créer le Traité de l’Atlantique Nord et à devenir le premier État à stationner des forces militaires à l’étranger en temps de paix. Le Canada n’avait jamais joué un rôle actif en Asie, mis à part sa participation à la bataille de Hong Kong, qui s’est terminée en débâcle, en 1941, avant que la guerre de Corée ne crée un nouveau front dans la guerre « froide ». Les Canadiens y ont donc envoyé des troupes.

L’économie étant en plein essor, les dépenses militaires ont considérablement augmenté, mais les pressions n’ont pas tardé à se faire sentir. La politique des États‑Unis suscitait une inquiétude généralisée. Les nationalistes et les antiaméricains canadiens ont commencé à « regimber contre les aiguillons » et à exiger l’établissement de politiques d’aide sociale nationale coûteuses et expansives et à exercer des pressions pour que les dépenses militaires soient réduites. En 1968 et au moment de l’entrée en fonction de Pierre Trudeau à titre de premier ministre, les demandes de la part de ceux qui souhaitaient que la politique étrangère soit modifiée ne cessaient d’affluer, et jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Mikhail Gorbachev et la fin de la guerre froide, la politique du Canada consistait à prôner une coopération limitée avec les partenaires de l’alliance et la réduction des dépenses militaires, et ouvrait la voie à l’obsolescence programmée de l’armée. La guerre froide s’il le faut, donc, mais pas nécessairement la guerre froide ou, du moins, pas tout à fait la guerre froide tout le temps…

Le très honorable Lester B. Pearson assis à son bureau, Ottawa, Ontario

Reuters RTR2D1YR, photo prise par A.J. Sisco

Le très honorable Lester B. Pearson assis à son bureau, Ottawa, Ontario

Les débuts

Le Canada avait un point de vue catégorique et bien défini en ce qui concerne les origines de la guerre froide. « La principale menace, a dit Lester Pearson en 1948, soit l’année où il a quitté le Service extérieur pour entrer au Cabinet à titre de secrétaire d’État aux Affaires extérieures, réside maintenant dans un communisme subversif et agressif, le serviteur de la politique de la force […] Notre frontière n’est même pas située sur le Rhin ni sur aucune rivière plus à l’est. Elle se trouve là où des hommes libres luttent contre la tyrannie du totalitarisme », là où « est menée la lutte qui oppose la démocratie libre, progressiste et ouverte au communisme tyrannique et réactionnaire1. » Pearson avait un esprit subtil, et pourtant, le conflit lui semblait peint en noir et blanc. « Les gouvernements démocratiques occidentaux n’ont aucune intention belliqueuse ni aucun objectif impérialiste, a‑t‑il dit, une dizaine d’années plus tard. Cela est tout aussi vrai pour les très puissants États-Unis d’Amérique que pour […] l’Islande […] Les Américains ne sont pas de nature des bâtisseurs d’empires errants et n’ont aucun désir de le devenir […] Ils aiment être en famille, et leurs "westerns" leur permettent de vivre une vie d’aventure satisfaisante bien que par procuration2. » Ces remarques ayant été émises en 1958, elles pourraient être qualifiées, indulgence oblige, de naïves ou, au mieux, d’optimistes, et Pearson n’était pas sans le savoir. Par contre, lorsqu’il s’est fait demander s’il n’était pas préférable d’être « mort plutôt que rouge », Pearson a eu le bon sens de ne pas l’admettre; ses opposants politiques ont saisi l’occasion : ils l’ont peint durant des décennies comme une personne faisant preuve de laxisme envers le communisme.

Le vécu de Pearson avait forgé sa personnalité. Il avait servi à l’étranger durant la Première Guerre mondiale et à titre de diplomate au début de sa carrière, dans les années 1930, marquées par la désillusion. Il avait vu des démocraties s’écrouler sous le joug de dictateurs et, en tant que haut fonctionnaire, il s’était réjoui lorsque les États‑Unis s’étaient engagés – largement soutenus par le Commonwealth britannique et plus particulièrement par l’Union soviétique – à défendre la liberté et la démocratie. Pour lui et pour les Canadiens de sa génération, le seul moyen de défendre la démocratie contre la nouvelle menace du totalitarisme était d’inciter les Américains, qui hésitaient parfois beaucoup trop, aux yeux des Canadiens, à accepter leurs responsabilités en tant que puissance mondiale. Dans la mesure du possible, les Canadiens et les autres collaboreraient en vue de créer une Pax Americana. La participation des États-Unis constituait la condition sine qua non pour préserver un monde libre – il s’agissait d’un article de foi.

Les Canadiens le savaient, mais leur proximité avec les États‑Unis constituait une source d’inquiétudes. La faiblesse économique et militaire de la Grande‑Bretagne, en 1940 et 1941, a contraint Ottawa à s’allier aux États-Unis, en tant que membre de la Commission permanente mixte de défense (CPMD), créée à Ogdensburg, dans l’État de New York, en août 1940. Cela signifiait que les jeunes forces armées canadiennes pouvaient désormais concentrer tous leurs efforts sur la défense de la Grande-Bretagne, avec l’assurance que les États-Unis allaient protéger leur patrie. Quelques mois plus tard, Mackenzie King, alors premier ministre du Canada, concluait une entente économique avec Franklin Roosevelt, en vertu de laquelle le Canada a pu éviter d’être contraint à avoir recours au programme de prêt‑bail, ce qui aurait pu, comme tous le craignaient, conférer à Washington un grand pouvoir économique sur le Canada. Franklin Roosevelt a consenti à donner au Canada la possibilité d’obtenir par d’autres moyens les dollars américains – qui constituaient la seule monnaie forte dans le monde – qui lui manquaient et l’a aidé à le faire, notamment en lui achetant plus de matières premières. Il faut dire que les résultats n’ont pas été bien différents. En effet, après la guerre, le Canada n’avait plus de relations commerciales qu’avec les États‑Unis, ses relations commerciales avec les autres pays étant pour ainsi dire presque toutes financées par des prêts et des subventions du Canada3.

Les réalités de l’après‑guerre

Les planificateurs d’Ottawa de l’après‑guerre avaient observé attentivement la situation pendant que les tensions entre les pays de la Grande Alliance allaient en s’exacerbant autour de problèmes comme celui de la Pologne. Ils savaient que si les tensions dégénéraient jusqu’à ce que les antagonismes créent des divisions, le Canada ne pourrait pas rester neutre, compte tenu de sa situation géographie et économique. En outre, il ne pourrait plus compter sur la Grande-Bretagne pour assurer sa protection. Il allait donc devoir s’aligner avec les États-Unis. Cela était devenu évident, à la lumière de l’affaire Gouzenko.

TU95 Bear

Photo du MDN

TU95 Bear

Igor Gouzenko s’est enfui de l’ambassade soviétique, à Ottawa, avec une pile de documents qu’il avait soigneusement choisis, quelques semaines seulement après que les bombes atomiques n’eurent mis fin d’une manière atroce à la Deuxième Guerre mondiale. Ses télégrammes et notes de service prouvaient que des espions qui travaillaient pour le compte de la direction principale du renseignement militaire soviétique, la GRU, s’étaient infiltrés au sein du Parlement, de la fonction publique et des forces armées du Canada ainsi que du Haut‑Commissariat de la Grande‑Bretagne et d’établissements de recherche scientifique, y compris ceux qui effectuaient des recherches sur la physique atomique. Gouzenko savait qu’il existait d’autres réseaux d’espionnage dirigés par le NKVD (Commissariat du peuple aux affaires intérieures); il a raconté aux personnes qui l’ont interrogé ce qu’il savait des réseaux actifs aux États‑Unis, et les renseignements qu’il a fournis ont finalement permis de démasquer Alger Hiss, Harry Dexter White et Julius et Ethel Rosenberg4.

L’affaire Gouzenko était importante. Premièrement, sa défection et ses documents, rendus publics en février 1946 et ayant fait l’objet d’une enquête extraordinaire de la Commission royale, ont mis en évidence que les relations d’amitié du temps de la guerre entre les Soviétiques et les pays occidentaux appartenaient au passé. En effet, il était devenu clair que durant la lutte contre Hitler, Moscou n’avait jamais suspendu la guerre qu’elle faisait aux démocraties capitalistes. Deuxièmement, Gouzenko a montré aux Canadiens, qui avaient l’habitude de rester dans l’ombre, que le Canada comptait parmi les « joueurs », qu’il était un pays qui valait la peine d’être espionné, pour les secrets qu’il gardait dans le domaine de la recherche nucléaire et scientifique et pour ce qu’il savait de la politique de la Grande-Bretagne et des États‑Unis. Troisièmement, les documents de Gouzenko ont montré que cela avait été une erreur que de considérer d’emblée que les personnes qui travaillent pour un gouvernement feront preuve de loyauté et seront dignes de confiance. Désormais, les idées et les principes allaient être vérifiés; désormais, il allait falloir mettre en place des mesures pour examiner les candidatures; désormais, les faiblesses de la personnalité allaient être décelées. Il a fallu un certain temps pour instaurer cette modeste variante du maccarthysme, mais avant la fin des années 1940, la carrière d’un certain nombre de fonctionnaires avait été ruinée et certains avaient été chassés de l’appareil administratif5. Un diplomate, Herbert Norman, ambassadeur du Canada en Égypte, avait été poussé au suicide par la « chasse aux sorcières » dont il a fait l’objet de la part de membres du Congrès des États-Unis, qui étaient convaincus – à juste titre – qu’il avait été membre du parti communiste et qui craignaient qu’il ait été une « taupe »6. Du milieu à la fin des années 1950, des homosexuels qui occupaient un poste supérieur avaient aussi fait l’objet de dénonciations et avaient été contraints à quitter leurs fonctions, notamment au sein du ministère des Affaires étrangères7. La situation était quelque peu ironique. En effet, le ministère des Affaires étrangères, qui estimait qu’il aurait été trop atroce pour les diplomates mariés qui avaient des enfants d’occuper un poste à Moscou à l’époque de Staline, avait successivement envoyé trois célibataires – qui avaient tous caché leur homosexualité – à l’ambassade du Canada à la fin des années 1940 et au début des années 1950. Ces trois personnes ont toutes été ciblées par le KGB (Comité de sécurité de l’État), qui n’a apparemment pas obtenu les résultats escomptés8.

Igor Gouzenko (centre) dans une chambre d'hôtel de Toronto, 11 avril 1954.

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Igor Gouzenko (centre) dans une chambre d'hôtel de Toronto, 11 avril 1954.

L’affaire Gouzenko a modifié les attitudes : elle a fait perdre aux Canadiens l’admiration sans bornes qu’ils vouaient à l’Armée rouge pour la lutte extraordinaire qu’elle avait menée contre la Wehrmacht. Les révélations concernant les réseaux d’espionnage avaient été manipulées de façon à ce qu’elles laissent entendre qu’il existait une menace communiste et soviétique. Ce qui est certain, c’est que le rapport de la Commission royale sur l’affaire Gouzenko a été rédigé (par un agent des Affaires extérieures) de manière à ce que la lecture en soit aisée, que la presse en a beaucoup fait état et que les opposants au communisme et au socialisme s’en sont servis comme d’une arme. Cependant, les révélations de Gouzenko n’étaient pas un produit de l’imagination des Canadiens. Moscou s’était livré à des activités d’espionnage – et l’a admis publiquement, aussi étonnant que cela puisse sembler. En outre, les actes commis par Staline en Europe de l’Est et par ses représentants dans divers forums après la guerre auraient difficilement pu tenir de témoignages d’une amitié éternelle. Nombreux sont ceux sur qui le blâme pourrait être jeté en ce qui concerne le déclenchement de la guerre froide, mais le Canada ne mérite aucun blâme et Moscou, l’une des grandes puissances, en porte « la part du lion 9 ».

La suite

Au Canada, tous ceux qui pensaient que la toute nouvelle Organisation des Nations Unies (ONU) pourrait assurer la sécurité collective dans un monde perturbé ont perdu presque tous leurs espoirs en quelques années seulement, car les Soviétiques exerçaient leur droit de veto pour bloquer les décisions au Conseil de sécurité. Cette situation était déjà bien assez décourageante en soi, mais comme Moscou exerçait des pressions sur l’Iran et la Grèce, qu’elle était en train d’avaler l’Europe de l’Est, et surtout qu’elle avait écrasé l’indépendance de la Tchécoslovaquie, sans compter que le communisme de Mao Tsé‑Toung était sur le point de triompher en Chine, tous étaient profondément inquiets de ce qui les attendait à l’avenir. Josef Staline est venu ajouter au malaise grandissant en déclarant, dans un discours qu’il a fait à Moscou en février 1946, une semaine avant que l’affaire Gouzenko ne devienne publique, que le capitalisme et le communisme étaient incompatibles et qu’une autre guerre était inévitable10. Toutefois, les Canadiens et les populations d’autres pays étaient surtout affolés par la possibilité que des partis communistes soient installés au pouvoir dans le cadre d’élections libres en Italie et en France. L’Ouest, soit les démocraties, devait renouveler ses forces morales et se préparer à résister au fléau de la « marée rouge ». Les démocraties pourraient peut‑être, mais rien n’était certain, créer une nouvelle alliance qui serait chargée d’assurer la sécurité collective, en remplacement du « lieu de bavardage » assujetti au droit de veto que l’ONU était rapidement devenue.

La première étape vers la création de cette nouvelle alliance a été la proposition du plan Marshall. En Europe, l’économie des pays était en ruine, les villes croulaient sous les décombres, les aliments étaient rares et rationnés et les manifestations d’une volonté de rétablir le mode de vie d’avant la guerre, quasi inexistantes. Les partis communistes étaient les seuls à prospérer et, de l’avis du département d’État des États‑Unis – et d’Ottawa –, il ne serait possible de renverser le courant qu’avec l’aide des États‑Unis. Ceux‑ci étaient déjà intervenus pour aider la Grèce, en remplacement de la Grande‑Bretagne, trop appauvrie par la guerre et les travaux de reconstruction, et ils étaient convaincus que l’application de la doctrine Truman allait permettre au gouvernement en déclin de se remettre sur pied. Le 5 juin 1947, George C. Marshall, secrétaire d’État, a expliqué durant un discours qu’il a fait à l’Université Harvard qu’il estimait que les pays européens devaient établir un plan collectif de reconstruction et qu’il avait présenté au gouvernement des États‑Unis une proposition visant le rétablissement de l’Europe. La voie à suivre pour sauver l’économie des pays européens venait d’être découverte.

Général de la force terrestre George C. Marshall

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Général de la force terrestre George C. Marshall

Pour sauver l’économie du Canada aussi. Comme les États‑Unis et quelques autres pays qui n’avaient pas été dévastés par la guerre, le Canada s’était retrouvé en 1945 beaucoup plus fort sur le plan économique et politique qu’il ne l’avait été au moment où il était entré en guerre. Ses forces armées avaient combattu l’ennemi avec courage, ce qui lui avait conféré prestige et pouvoir. Son produit intérieur brut (PIB) avait doublé, ses industries étaient en plein essor et sa population était bien nourrie et avait des économies à la banque. Toutefois, Ottawa savait que le Canada ne pourrait conserver cette position privilégiée que s’il développait des marchés pour écouler ses produits. Le gouvernement avait travaillé fort pour reconquérir ses marchés extérieurs en Grande‑Bretagne et en Europe. Le Canada avait consenti des prêts énormes en regard de son PIB, qui n’était que de 11 milliards de dollars, soit 1,25 milliard de dollars à deux pour cent d’intérêt à la Grande-Bretagne en 1946 (un prêt énorme, surtout s’il est comparé à celui de 3,75 milliards de dollars que les États‑Unis avaient fait) et 600 millions de dollars à d’autres partenaires commerciaux11.
 
Cependant, les dollars américains, qui constituaient la seule monnaie forte, devenaient de plus en plus rares partout dans le monde, une fois encore. Au Canada, la crise qui se préparait a été précipitée par la montée en flèche des importations de produits de toutes sortes, des phonos mécaniques, aux oranges, aux biens de consommation, car les Canadiens essayaient de dépenser les économies qu’ils avaient réalisées grâce aux salaires du temps de la guerre et aux heures supplémentaires qu’ils avaient pu faire en nombre illimité. En 1947, le Canada a décidé d’imposer des restrictions sur l’importation de produits américains, dans l’espoir de conserver les dollars qu’il avait en réserve. Il estimait que le plan Marshall pourrait résoudre une bonne partie de ses problèmes à condition qu’il parvienne à persuader les États-Unis de prévoir des dispositions permettant « l’approvisionnement à l’étranger ». Par exemple, la France, qui ne disposait pas d’un nombre suffisant de dollars pour acheter des produits du Canada, pourrait bénéficier d’un crédit grâce au fonds Marshall, et le Canada pourrait lui vendre des produits du commerce et augmenter son avoir en dollars américain. La lutte s’est avérée ardue, mais les dispositions visant l’approvisionnement à l’étranger ont finalement permis au Canada de « sauver sa peau » – de même que ses exportations de blé –, car la valeur des marchandises qu’il a pu vendre à des pays étrangers par la suite a totalisé 1,1 milliard de dollars américains12.

Un aéronef de transport

Reuters RTX9ZW9, photo prise par Fabrizio Bensch

Un aéronef de transport DC3 soi-disant « bombardiers à friandises », l'un des avions alliés aimés des enfants de Berlin-Ouest pour le parachutage de sacs de chocolats et de raisins secs au cours du pont aérien de Berlin de 1948-1949, s'approche de l'aéroport Tempelhof de Berlin, 28 octobre 1948.

Toutefois, pour une superpuissance prête à intervenir pour sauver le monde et à récolter les fruits de ses efforts, les États-Unis semblaient – du moins du point de vue des diplomates canadiens affectés à Washington –incroyablement hésitants à approuver le plan Marshall. Des sénateurs et des membres du Congrès étaient opposés à l’idée d’aider les Européens à se tirer d’affaire, et, s’ils devaient faire une telle chose, disaient‑ils, il fallait que chaque cent dépensé profite aux fermiers et aux travailleurs américains et non pas aux Canadiens. Pourtant, certains événements sont venus bousculer leurs plans. En effet, les communistes ont pris le contrôle de Prague en février 1948. Le mois suivant, le Général Lucius Clay, commandant de la zone d’occupation américaine en Allemagne, a fait parvenir un message à Washington, qui donnait à penser qu’une guerre avec l’Union soviétique semblait imminente. En mars, le président Truman a demandé au Congrès d’établir la conscription, et à l’étranger, la Grande‑Bretagne, la France et les Pays‑Bas ont signé le Traité de Bruxelles. Le transport par voie aérienne d’approvisionnements vers Berlin a bientôt été entrepris, et le Canada a refusé de fournir des aéronefs et des équipages. Les discussions préliminaires ont commencé en vue de la conclusion du Traité de l’Atlantique Nord. Le rythme des tambours de guerre s’accélérait, annonçant l’imminence d’une guerre avec les Russes. Le sénateur républicain Robert Taft et ses amis isolationnistes s’opposaient cependant toujours à ce que les États‑Unis s’engagent en Europe, et les Canadiens craignaient que ceux‑ci ne gardent leurs distances comme ils l’avaient fait avant la guerre13.

Drapeau de l’OTAN

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Drapeau de l’OTAN

L’ambassadeur canadien Hume Wrong, reconnu pour son « esprit incisif » et, à titre d’ami d’enfance de Dean Acheson, comme le contact par excellence à se faire à Washington, a fait la remarque suivante, d’une grande perspicacité, en septembre 1947 : « Il y a du vrai dans le paradoxe voulant qu’il faille, pour garantir l’adoption d’un plan de reprise économique mondiale, faire valoir que le monde est divisé entre le bloc soviétique et le reste14 » (traduction). En d’autres mots, qu’il soit nécessaire de faire peur aux Américains. Quelques mois plus tard, l’ambassadeur ajoutait : « La lutte que se livrent les États‑Unis et l’URSS prépare le terrain à l’établissement d’une politique étrangère énergique et a placé les dirigeants qui ont encore un fort penchant pour l’isolationnisme, comme le sénateur Taft et le président de la Chambre des représentants Martin, dans une position telle qu’ils risqueraient de se faire accuser de manquer de patriotisme si jamais ils vont à l’encontre de la tendance générale; ils doivent donc se contenter de critiquer la politique dans ses moindres détails. » Wrong regrettait que l’hystérie anticommuniste s’en trouve « attisée », mais il savait bien que cela était sans doute inévitable dans la situation où les États-Unis se trouvaient. Certainement, de tels excès avaient leur raison d’être. Par exemple, a‑t‑il précisé à Ottawa : « ils font partie du prix à payer pour le plan Marshall15 » (traduction). L’ambassadeur Hume Wrong et ses collègues (l’un d’eux s’appelait Hume Wright, aussi incroyable que cela puisse paraître [N.D.T. Par analogie à wrong et right qui renvoient à « mal » ou « bien »]) avaient fait savoir qu’ils craignaient fortement que l’isolationnisme l’emporte. La plupart des dirigeants à Ottawa n’étaient pas convaincus que la guerre était imminente, mais si les membres du Congrès et le peuple américain pouvaient être persuadés qu’il y avait lieu de le craindre…

Une fois encore, les circonstances allaient servir les intérêts des Canadiens. Sachant que leur pays n’était pas en mesure d’assurer sa propre défense, les dirigeants canadiens se sont rendus à l’évidence, à contrecœur, qu’ils ne pourraient pas éviter que leurs politiques et leurs plans militaires soient subordonnés à ceux des États-Unis. La Deuxième Guerre mondiale avait poussé le Canada à consentir à une alliance de défense bilatérale avec les États-Unis, ce qui signifiait qu’il devait faire face seul à un partenaire mille fois plus puissant que lui. La guerre avait aussi donné aux Canadiens l’occasion de constater que les grandes puissances n’hésiteraient pas à balayer d’un geste leurs intérêts et leurs préoccupations. Par contre, si la Grande-Bretagne et les pays occidentaux européens pouvaient être amenés à faire partie de l’équation et si les États-Unis pouvaient être persuadés de se joindre à une alliance permanente entre les pays de l’Atlantique Nord, les pays occidentaux seraient mieux protégés, et si une solide alliance multilatérale pouvait être établie, le Canada serait certainement dans une meilleure position que s’il s’accommodait de la relation purement bilatérale qu’il entretenait avec Washington, qui le forcerait à tout jamais à jouer le rôle du partenaire soumis. La menace soviétique a permis aux dirigeants canadiens d’obtenir, comme ils le souhaitaient, que les États‑Unis se joignent à une alliance militaire permanente, même si ceux‑ci l’avaient fait un peu malgré eux, de l’avis d’Ottawa et de ses diplomates, et qu’ils exercent leurs pouvoirs et assument leurs responsabilités selon une approche multilatérale plutôt qu’unilatérale. L’objectif d’Ottawa, qui dénotait à la fois une vision idéaliste et un besoin d’agir dans son propre intérêt, était de voir les États-Unis exercer leurs pouvoirs en collaboration avec le Canada et d’autres puissances.

L’entrée en scène de l’OTAN

En effet, une alliance avec des puissances situées de l’autre côté de l’Atlantique offrait la possibilité de résoudre l’un des grands dilemmes auquel le Canada faisait face. Norman Robertson, haut‑commissaire du Canada à Londres et le plus prévoyant de tous les représentants officiels du Canada, a écrit ce qui suit en avril 1948 : « Une situation dans laquelle nous entretiendrions une relation tout aussi privilégiée avec les pays occidentaux européens que celle que nous entretenons avec le Royaume-Uni et dans laquelle les États-Unis auraient posé des fondements solides, sur lesquels reposeraient la vie économique et l’organisation militaire aussi, sans doute, me semble une solution tellement providentielle à un très grand nombre de nos problèmes que nous devrions faire tout en notre pouvoir […] pour jouer le rôle qui convient à nos ambitions dans ce nouveau partenariat16 ». Norman Robertson tenait beaucoup au Triangle Atlantique Nord.

La négociation du Traité de l’Atlantique Nord est un vaste sujet à explorer. Ce qu’il importe de retenir, c’est que le Canada a cherché, sans doute instinctivement, comme l’a fait remarquer Robertson, à amener les négociateurs à discuter de certaines clauses économiques. Robertson est celui qui a eu l’idée de l’article 2 du Traité. Comment les nations pourraient‑elles s’unir pour assurer leur défense, a‑t‑il demandé, si elles se livrent une guerre économique? Ce serait tellement mieux si le nouveau traité comportait une clause obligeant les parties « à faire tout ce qui est en leur pouvoir […] pour éliminer toute opposition dans leurs politiques économiques et à élargir au maximum les possibilités de collaboration économique entre chacune d’entre elles17 ». Une version de la formulation proposée par Robertson a finalement été incluse dans le Traité, grâce aux talents de négociateur de l’ambassadeur Wrong à Washington. Lester Pearson a fait remarquer que l’article 2 avait été proposé pour des raisons politiques nationales : « Nous ne pensions pas que les Canadiens, particulièrement ceux qui vivent au Québec, allaient adhérer de tout cœur à l’idée de tenir des engagements lourds de conséquences à l’étranger si ces engagements n’avaient été liés qu’à des objectifs militaires18 ». Toutefois, aucune des parties au Traité, outre le Canada, ne souhaitait que l’article 2 y figure, et cela était d’autant plus vrai dans le cas des dirigeants américains, qui se rongeaient les sangs, convaincus que cette condition constituerait un obstacle presque insurmontable à la signature d’une alliance militaire en temps de paix pour laquelle il leur fallait obtenir le soutien de la population et du Congrès; ils ne voulaient rien entendre d’une clause commerciale qui risquait d’empêcher la signature du traité, alors qu’elle n’offrait que peu d’avantages. Comme l’a expliqué Dean Acheson, devenu secrétaire d’État au début de 1949 : « Le fait […] est que l’OTAN est une alliance militaire ». À son avis, l’article 2 dénotait « l’approche moralisatrice typique des Canadiens, qui « ne rimait en quelque sorte à rien19 ». Il avait raison, et Hume Wrong, qui négociait pour le Canada, le savait. En effet, peu importe les réalisations du Canada et le fait que Dean Acheson avait commencé à dire que les exigences des Canadiens étaient inspirées du sens du devoir moral, que le poète William Wordsworth appelle « les sévères filles de la Voix de Dieu » (The Stern Daughter of the Voice of God), l’article 2 n’avait finalement pas changé grand‑chose.

La guerre par d’autres moyens

Que le Canada signe le Traité de l’Atlantique Nord n’a pas changé grand‑chose non plus, du moins pas immédiatement. Après l’avoir signé, en avril 1949, le Canada n’a pour ainsi dire rien fait pour améliorer ses forces armées; il ne les a pas réarmées et n’a pas augmenté substantiellement ses dépenses pour la défense. Le budget de la Défense est passé de 227 millions de dollars en 1947, à 236 millions de dollars en 1948, puis à 361 millions de dollars en 1949 et à 493 millions de dollars en 1950; ces augmentations étaient raisonnables, mais ne donnaient nullement à penser qu’il était urgent de mettre sur pied une armée puissante. Tout a changé après le déclenchement de la guerre de Corée, en juin 1950, surtout lorsque la Chine est intervenue, en décembre 1950, obligeant les forces de l’ONU à faire marche arrière et à retourner vers le sud. L’attaque des communistes et la défaite subie en Corée durant l’hiver de 1950‑1951 ont fait craindre aux populations des capitales des pays occidentaux que l’Union soviétique, dont l’arsenal était désormais doté d’armes nucléaires, aurait recours à sa force armée pour atteindre ses objectifs et que l’Europe risquait d’être la prochaine sur sa liste. De son côté, le Canada a envoyé en 1951 un groupe‑brigade en Corée puis un second groupe‑brigade et une division aérienne de chasseurs en Europe, ce qui représentait plus de dix mille militaires20.

Pendant qu’il participait à des combats dans la péninsule coréenne, le Canada a entrepris, pour la première fois dans son histoire, de mettre sur pied une armée efficace, bien équipée et professionnelle. Les dépenses liées à la défense s’élevaient à 1,16 milliard de dollars en 1951; l’année suivante, elles étaient passées à 1,8 milliard de dollars, soit 7,5 pour 100 du PIB du Canada, et en 1953‑1954, les Forces canadiennes, qui comptaient désormais un effectif de 118 000 militaires pour leur Force régulière, se sont vu attribuer 1,9 milliard de dollars, soit 7,6 pour 100 du PIB du Canada, qui s’élevait à un peu plus de 25 milliards de dollars21. Ces montants étaient énormes pour le Canada, mais modiques en comparaison des sommes astronomiques que Washington consacrait à la défense.

Patrouille des intercepteurs Avro CF100 Canuck.

Photo du CIIFC PL-55486

Patrouille des intercepteurs Avro CF100 Canuck.

De toute évidence, Staline avait fait une erreur monumentale en donnant le feu vert à Pyongyang pour qu’il attaque le sud. Escott Reid, haut fonctionnaire des Affaires extérieures à Ottawa et l’un des premiers à avancer l’idée qu’il serait utile d’établir le Traité de l’Atlantique Nord, a mentionné à un ami journaliste, à juste titre, que deux faits marquants avaient contribué à sauver le monde, soit l’intervention en Corée et la défaite de l’armée de l’ONU, et que si ces faits ne s’étaient pas produits, les pays occidentaux n’en seraient jamais venus à se réarmer22.

Parallèlement, les responsables des orientations politiques du Canada étaient véritablement préoccupés par le rôle de direction que les États-Unis jouaient. Dans une lettre qu’il a écrite en mai 1948, Pearson fait remarquer que les États-Unis seraient le partenaire dominant si jamais une guerre éclatait, mais que les pays occidentaux européens seraient en mesure de jouer un rôle actif quant à l’orientation du déroulement de la guerre, à condition de ne pas être sous occupation étrangère. « Leur point de vue sur les questions politiques me semble plus juste, a‑t‑il expliqué, que celui des États-Unis23 » (traduction). L’OTAN et « l’intervention militaire » en Corée visaient à contenir l’Union soviétique. De l’avis des Canadiens, toutefois, il aurait aussi été nécessaire de contenir les États-Unis, de sorte que les conflits entre Ottawa et Washington à propos de la conduite de la guerre de Corée et de la possibilité de négocier un armistice pour y mettre fin sont parfois devenus très aigus. Les États-Unis, qui portaient la plus grande part du fardeau de la guerre, acceptaient mal que le Canada, qui n’avait envoyé qu’une seule brigade et quelques navires, lui dise comment la mener. Pearson a mieux que jamais exprimé les frustrations des dirigeants dans un discours qu’il a fait en avril 1951. Il a expliqué qu’il considérait que l’ONU n’était l’instrument d’aucun pays particulier et que le Canada avait le droit de critiquer les décisions des États‑Unis, s’il le jugeait nécessaire, et qu’il ne pouvait plus s’attendre à ce que ses relations politiques avec son voisin aillent de soi ni à ce qu’elles demeurent relativement aisées. Désormais, a‑t‑il aussi soutenu, la question pour les Canadiens ne serait plus de savoir si les États-Unis assumeraient leurs responsabilités internationales, mais bien de savoir comment ils s’y prendraient et si les autres seraient autorisés à jouer un rôle24.

Le très honorable Louis S. St. Laurent

Bibliothèque et Archives Canada/Gaby/C-000071

Le très honorable Louis S. St. Laurent

L’engagement du Canada

Sous la direction de Louis St‑Laurent, un avocat francophone de Québec qui avait incité le Canada à appuyer l’OTAN et à participer à la guerre de Corée, le gouvernement libéral a joué un rôle actif en vue de l’établissement de l’alliance et de la résolution de la guerre froide. Il était vraiment étonnant qu’un premier ministre francophone agisse de la sorte si tôt après la crise occasionnée par la pénurie de main‑d’œuvre du temps de la guerre; Louis St‑Laurent a démontré, comme l’a fait remarquer un Australien, d’une manière sarcastique, qu’il n’était certes pas « un Québécois isolationniste névrosé et introverti » ni « un boulet qui cherche continuellement à entraver la liberté d’action des Canadiens dans les affaires stratégiques25 ». Loin de là : les politiques étrangères et de défense internationalistes de Louis St‑Laurent n’étaient pas bien accueillies dans un Québec qui avait depuis toujours été méfiant à l’égard des engagements militaires et à l’étranger, mais ses compatriotes francophones avaient confiance en son jugement et lui ont accordé une forte majorité dans trois élections successives. Aux yeux du premier ministre, le communisme prôné par les Soviétiques et Mao allait à l’encontre des intérêts des Canadiens et des pays occidentaux et, effectivement, les trois principaux partis politiques du Canada se sont rangés du côté du premier ministre durant les années 1950, avec plus ou moins de conviction selon les périodes. En outre, même s’il ne s’intéressait généralement pas à l’Asie, le gouvernement du Canada estimait qu’il était de son devoir d’affecter des officiers militaires et des diplomates aux diverses commissions internationales de contrôle (CIC) établies en Indochine lorsque les puissances concernées lui ont demandé d’en être membre en 1954 – même lorsque la demande lui avait été présentée à la dernière minute. Le fait qu’il ait accepté d’assumer la lourde responsabilité que représentait sa participation à ces CIC, qui consistait quasiment à jouer un rôle de maintien de la paix, a tourné à son avantage à l’époque où la guerre du Vietnam a soudainement pris la forme d’une confrontation majeure : le Canada a pu dire que la CIC, qui poursuivait ses travaux sans produire les résultats attendus, pendant que les combats duraient, lui a évité d’avoir à combattre aux côtés des États-Unis dans la guerre. En effet, les Canadiens qui avaient été affectés à la CIC fournissaient des renseignements aux États-Unis et les diplomates transmettaient des messages qui tenaient alternativement lieu de « carotte et de bâton » à Washington et à Hanoï26.

Lancement de l'Avro CF105 Arrow, 4 octobre 1957, Malton, Ontario.

Photo du MDN

Lancement de l'Avro CF105 Arrow, 4 octobre 1957, Malton, Ontario.

Sous la direction du premier ministre St‑Laurent, le gouvernement du Canada estimait qu’il y avait un avantage à accepter la réalité. À vrai dire, malgré l’opposition qu’il avait suscitée à Washington, il avait été sur le point de reconnaître le gouvernement de Beijing avant que la Chine intervienne en Corée. Il était disposé à discuter avec les Soviétiques, et le ministre des Affaires étrangères Pearson a été le premier dirigeant de l’OTAN à visiter Moscou, en octobre 1955, visite au cours de laquelle Nikita Khrushchev l’a copieusement injurié pour tous les péchés commis par les pays occidentaux, tandis que le ministre et tous les membres de son entourage « étaient en train de devenir complètement soûls » à force de boire les innombrables verres que leurs hôtes offraient en trinquant27. St‑Laurent et Pearson ont beaucoup fait au sein de l’ONU pour secourir la Grande-Bretagne et la France, leurs mères patries et partenaires au sein de l’OTAN, qui subissaient les conséquences de leur folle décision d’envahir l’Égypte de connivence avec Israël à l’automne 1956. À titre de puissance occidentale et de membre de l’OTAN, le Canada avait tout intérêt à essayer de favoriser une réconciliation entre les agresseurs, soit la Grande‑Bretagne et la France, et les États‑Unis. Il cherchait autant à réduire la distance qui séparait les alliés qu’à rétablir la paix dans la région. En effet, ces deux objectifs étaient absolument indissociables. Le fait que la crise du canal de Suez éclate à la même époque que l’insurrection en Hongrie, réprimée par l’intervention brutale des Soviétiques, et durant une élection présidentielle aux États-Unis, a contribué à aggraver les problèmes. Pearson a obtenu le prix Nobel de la paix pour les efforts qu’il a faits pour sauver le monde, notamment son engagement à l’égard de l’alliance qui a mené à l’établissement de l’OTAN, mais la population canadienne, qui était mécontente que le Canada ait tourné le dos à Londres et à Paris, a sorti les libéraux du pouvoir aux élections suivantes28.

L’arrivée de sang neuf

Le premier ministre progressiste‑conservateur John Diefenbaker, un avocat populiste des Prairies, militait ouvertement contre le communisme. Malheureusement, il s’est aussi montré virulemment hostile envers les États‑Unis, ce qui lui a valu d’éprouver des difficultés dans ses relations avec le président John Kennedy, principalement à propos des armes nucléaires. En 1957‑1958, le Canada et les États-Unis avaient créé le Commandement de la défense aérienne de l’Amérique du Nord (NORAD) pour combiner leurs forces de défense et coordonner les opérations de défense dans l’éventualité d’une attaque de bombardiers soviétiques chargés d’armes nucléaires. « Le chef », comme Diefenbaker aimait se faire appeler, n’a pas hésité à autoriser l’établissement du NORAD, qui n’a pas tardé à devenir une nouvelle source de tensions politiques. Le NORAD faisait‑il partie de l’OTAN, comme Diefenbaker le soutenait, ou n’avait‑il rien à voir avec l’OTAN, comme le Pentagone l’affirmait? Puis, en 1959, Diefenbaker a décidé d’acheter, à la place des Avro CF‑105 Arrow qu’il avait commandés pour défendre le Canada et le nord‑est des États‑Unis en cas d’attaque de bombardiers soviétiques, des missiles surface‑air Bomarc fabriqués aux États‑Unis, une décision qui nuira considérablement à sa carrière politique. Les missiles Bomarc de même que les missiles surface‑air Honest John et les chasseurs CF‑104 Starfighter Strike qui venaient d’être achetés pour le contingent canadien affecté à l’OTAN n’étaient utiles qu’à la condition d’être équipés d’ogives nucléaires. En 1959, il semble que personne n’avait pensé au problème des ogives29. En 1962, toutefois, le gouvernement de Diefenbaker, qui était devenu minoritaire, a commencé à être déchiré par la lutte qui divisait les tenants du nucléaire et les opposants; l’opinion publique, que les groupes pacifistes cherchaient fortement à influencer, était divisée aussi, mais malgré tout favorable à l’achat d’ogives30. Aux États-Unis, les administrations Eisenhower et Kennedy avaient observé, en colère, les manœuvres du Canada, qui cherchait à conquérir le marché cubain que les entreprises des États‑Unis avaient perdu lorsque Fidel Castro avait pris le pouvoir à la Havane, et durant l’administration Kennedy, le Pentagone était devenu furieux de savoir que leur défense n’était pas assurée partout dans le Nord, parce que Diefenbaker n’arrivait pas à se décider à acheter les ogives nucléaires qu’il avait voulues plus tôt. La situation s’est détériorée considérablement durant la crise des missiles de Cuba, en octobre 1962, la pire à survenir durant à guerre froide, lorsque la paralysie décisionnelle du premier ministre a causé un retard important dans la mise en alerte des intercepteurs canadiens affectés au NORAD. À tel point que le ministre de la Défense nationale a décidé de son propre chef de placer les forces du Canada en état d’alerte maximale, tandis que les commandants de la Marine envoyaient leurs navires en mer pour suivre les sous‑marins soviétiques dont la surveillance leur avait été confiée. Par conséquent, le département d’État a diffusé, avec l’approbation de la Maison‑Blanche, un communiqué de presse faisant état de l’indécision de Diefenbaker et analysant ses discours pour en faire ressortir ses incohérences et ses mensonges flagrants. Quelques jours plus tard, le Cabinet s’était scindé. Le gouvernement est tombé au début de 1963 et, après avoir mené une campagne habilement fallacieuse contre le gouvernement des États‑Unis, qui ne lui a donné qu’une victoire morale, Diefenbaker est parti31.

D’autres changements

Une fois élu à titre de premier ministre, le libéral Lester B. Pearson a pris la décision d’acheter des armes nucléaires, ravivant l’espoir que l’harmonie règne à nouveau sur le continent. Toutefois, la mort de Kennedy est survenue peu de temps après, puis Lyndon Johnson est entré en fonction et la guerre du Vietnam s’est intensifiée. Certains des ministres du gouvernement Pearson étaient tout aussi opposés à l’achat d’armes nucléaires et hostiles au gouvernement des États-Unis que Diefenbaker l’avait été, et cela était particulièrement vrai dans le cas du ministre des Finances, Walter Gordon. Celui‑ci voulait diminuer l’investissement étranger américain au Canada, mais des gens d’affaires canadiens et des dirigeants des États‑Unis ayant protesté haut et fort, il n’a pu parvenir à ses fins et a tourné son attention sur la guerre. Pearson, en fait, avait fait appel aux États-Unis, durant un discours qu’il a fait à Philadelphie en mars 1965, pour que les bombardements cessent dans le nord du Vietnam; cette entreprise futile lui a attiré le mépris de Johnson. « Voyez ici les loyaux Allemands, toujours de notre côté quand il le faut, Johnson a‑t‑il dit à un groupe de diplomates à Washington, mais les Canadiens, c’est autre chose32. Le Canada n’était pas un allié entièrement accommodant – il ne l’avait jamais été – et le nationalisme canadien, qui s’était toujours nourri de la volonté de se distinguer des Américains, s’épanouissait. L’impasse idéologique concernant les armes nucléaires, lesquelles laissaient planer la possibilité d’une fin apocalyptique si jamais une guerre éclatait, a eu pour effet de renforcer l’antiaméricanisme au Canada, bien plus que de nourrir l’idéologie anticommuniste.

Le très honorable Pierre Elliott Trudeau – Premier ministre du Canada

Bibliothèque et Archives Canada /Duncan Cameron/fonds Duncan Cameron/C-046600

Le très honorable Pierre Elliott Trudeau – Premier ministre du Canada (1968-1979/1979-1984)

Toutefois, le Canada était encore un « dépanneur utile », toujours prêt à envoyer des gardiens de la paix lorsque les intérêts des pays occidentaux étaient menacés. En 1964, à Chypre, ancienne colonie des Britanniques, qui y avaient toujours des bases et des intérêts à défendre, deux membres de l’OTAN, la Grèce et la Turquie, étaient sur le point de se faire la guerre à propos de l’île, dont ils voulaient obtenir le contrôle; au début, le premier ministre Pearson hésitait à envoyer des militaires canadiens. « Laissez‑les s’entretuer, a‑t‑il dit à Paul Hellyer, alors ministre de la Défense nationale. Il n’est pas question que nous y allions seulement pour aider les Britanniques33. » Toutefois, une guerre aurait eu des répercussions désastreuses sur le flanc sud de l’OTAN : elle aurait probablement détruit l’alliance. Paul Martin, ministre des Affaires extérieures du gouvernement Pearson, s’est donc affairé au téléphone, appelant des ministres des Affaires extérieures de partout dans le monde. Les discussions ont abouti à la mise sur pied d’une force de l’ONU. Le 13 mars 1964, le Canada a envoyé un bataillon d’infanterie, et la Force des Nations Unies chargée du maintien de la paix à Chypre s’est mise à l’œuvre sans perdre un instant. Certes, cette mesure répondait aux aspirations du Canada, qui souhaitait jouer un rôle de gardien de la paix, comme il l’avait montré dans le cadre d’innombrables missions, mais elle a aussi permis de sauver une partie essentielle de l’alliance entre les pays occidentaux, exactement comme cela s’était produit en 1956. Les ministres des Affaires étrangères qui ont succédé à Pearson ont commencé à rêver d’avoir eux aussi la possibilité, s’ils parvenaient à obtenir l’appui qu’ils méritaient dans les capitales du monde et au quartier général de l’ONU à New York, de créer une force de maintien de la paix et de mettre fin à une situation de crise. Peut‑être auraient‑ils la chance de recevoir un prix Nobel de la paix. Après tout, Lester Pearson en avait obtenu un de cette manière, non? Son prix Nobel de la paix ne l’avait‑il pas aidé à se faire élire chef du parti libéral puis premier ministre? Les Canadiens appelaient cette aspiration la « Nobelitite », sans aucune méchanceté.

Trois CF104 Starfighters

Photo du MDN

Trois CF104 Starfighters, peints de différentes couleurs pour représenter, du haut vers le bas, le 441e Escadron, le 439e Escadron et le 421e Escadron traversant dans un bruit de tonnerre la campagne allemande, vers 1983.

Durant la décennie qui a suivi l’attribution du prix Nobel de la paix à Pearson, en pleine guerre froide et à l’époque où les États-Unis s’embourbaient de plus en plus profondément dans la situation du Vietnam, la population canadienne s’est mise à croire dur comme fer que le maintien de la paix était son métier. Les Canadiens se considéraient les maîtres gardiens de la paix du monde, des joueurs indispensables de l’ONU, qui devaient participer à toutes les missions, sans exception. Les Américains, toujours suffisants et trop agressifs, guerroyaient, mais les Canadiens, qui se voyaient comme des intermédiaires neutres, gardaient la paix. Cette pensée est devenue un mantra, une idée puissante que les gouvernements successifs ont rarement remise en question. L’idée de la guerre était étrangère aux Canadiens, et le rôle de gardien de la paix leur revenait tout naturellement. Aux yeux de la population, le rôle de gardien de la paix était celui du « redresseur de torts, au sens le plus noble », et en l’assumant, le Canada prouvait qu’il était une véritable superpuissance de la morale, aimée de tous. En outre, ce rôle militaire permettait au Canada de se distinguer des États-Unis, axés sur la dissuasion par les armes nucléaires et la destruction mutuelle assurée. Et si jamais quelqu’un en venait à douter que les Canadiens assumaient leur juste part du fardeau militaire de la guerre froide, il serait facile de répondre que le rôle de gardien de la paix était utile et que pour l’assumer, le pays n’avait pas besoin d’imposantes armées ni de formidables flottes navales ni de prodigieuses forces aériennes. Les gouvernements aimaient que le coût de leur participation soit faible. Que le Canada assume le rôle de gardien de la paix suprême sur la planète favorisait le nationalisme canadien, qui connaissait une montée fulgurante en 1967, l’année du centenaire du Canada, et, ironiquement, l’année où le président Nasser a chassé de son pays les gardiens de la paix de l’ONU, juste avant la guerre des Six Jours, au grand désarroi des Canadiens.

L’ère Trudeau

Le nationalisme a atteint un nouveau sommet lorsque Pierre Trudeau, élégant et charismatique célibataire de 48 ans, a succédé à Pearson au printemps 1968. Trudeau était opposé au séparatisme québécois et voyait toute forme de nationalisme avec scepticisme. Il était un homme de la modernité, le Canadien typique, parfaitement bilingue, du moins du point de vue de l’opinion populaire en 1968. En réalité, Trudeau était le Canadien français typique de par sa position à l’égard de l’engagement militaire, de l’OTAN et de la guerre froide. Il n’était pas isolationniste, mais il ne croyait aucunement à la nécessité de recourir à la force militaire et ne voulait pas que le Canada accepte de jouer le rôle difficile de gardien de la paix dans le monde. Étrangement, compte tenu de sa position sur le nationalisme, le Canada anglais a fait de lui une icône du nationalisme. Il n’est pas surprenant qu’il soit devenu une personnalité marquante qui amènera la population à remettre en question les grandes vérités du temps de la guerre froide.

Trudeau était un provocateur, cherchant toujours à surprendre. En tant que jeune fonctionnaire du Bureau du Conseil privé à Ottawa, il s’était opposé à ce que le Canada participe à la guerre de Corée ou à ce qu’il envoie des troupes en Europe au service de l’OTAN. Puis, après avoir quitté son poste de fonctionnaire, il s’est rendu à Moscou, en 1952, pour assister à une conférence sur l’économie, et a annoncé à tous ceux qui l’entouraient qu’il était communiste, ce que les représentants officiels de l’ambassade des États-Unis n’ont pas manqué de remarquer. En 1960, alors qu’il était âgé de 41 ans, Trudeau a aussi essayé de se rendre à Cuba en canoë depuis la Floride. Pour le plaisir de la chose, selon son biographe, comme si le voyageur Trudeau avait ignoré que les États‑Unis étaient hostiles au nouveau régime de Castro34. Ces deux actions donnaient à penser qu’il ne connaissait pas bien les États-Unis, même s’il avait séjourné à Harvard durant la guerre et qu’il était loin d’être convaincu que l’Union soviétique risquait grandement de compromettre la paix, bien que l’événement de la répression du « Printemps de Prague » par Moscou se soit produit peu de temps après son entrée en fonction. Il lui répugnait que le Canada se charge du rôle du « dépanneur utile » dans le monde et affirmait qu’il voulait orienter la politique du Canada vers les intérêts nationaux35.

Président Ronald Reagan

Reuters RTR15SJD par Gary Cameron

Président Ronald Reagan

En fait, Trudeau voulait mettre fin au rôle que le Canada s’était donné relativement au nucléaire, sortir les troupes canadiennes de l’Europe et amener la population et les décideurs canadiens à se concentrer sur les questions d’intérêt national, comme celle du séparatisme québécois. Ses efforts pour réduire le rôle du Canada au sein de l’OTAN ont presque causé une scission de son Cabinet en 1969. Ses ministres et lui avaient examiné toutes les solutions possibles, entre autres celle, étonnante et ne tenant nullement compte de la situation géographique, de faire passer le Canada du côté des pays non alignés. Finalement, le gouvernement a annoncé son nouvel ordre des priorités en matière de défense : l’OTAN était classée au troisième rang, après la défense de la souveraineté nationale et la défense de l’Amérique du Nord, et juste avant le maintien de la paix36. Le Canada a ensuite réduit de moitié l’effectif qu’il avait affecté aux forces de l’OTAN en Europe et annoncé la suppression progressive de ses armes nucléaires. De telles mesures suffisaient pour anéantir la force aérienne, ou presque, et pour transformer le groupe‑brigade, qui était bien capable de « compter parmi les grands » et qui constituait un élément essentiel de la ligne de l’OTAN dans le nord de l’Allemagne, en une formation de réserve, affectable à la zone arrière. Trudeau, qui se souciait peu des affaires militaires en général, a aussi réduit à 80 000 l’effectif des Forces canadiennes, ce qui représentait une réduction de 20 pour 100, et gelé le budget de la défense à 1,8 milliard de dollars. Ironiquement, lorsque des actes terroristes ont été commis au Québec, en octobre 1970, les militaires ont su rétablir la situation, aussi instable qu’elle ait été.

Trudeau exprimait par son approche le sentiment grandissant au sein de la population canadienne que la guerre froide avait trop duré et qu’elle avait fait dévier le pays de ses véritables priorités. Trudeau a répété pendant deux décennies que la politique étrangère du Canada était en grande partie définie par sa politique au service de l’OTAN et celle qu’il s’était donnée par l’entremise de l’OTAN37. Des changements s’imposaient. Le gouvernement Trudeau a finalement reconnu le gouvernement de la Chine en 1970 et signé un protocole de consultations avec Moscou; la signature de ce protocole a donné à penser à Washington que le Canada était en train de glisser vers la neutralité, un point de vue que partageaient plusieurs membres du Cabinet à Ottawa, lequel, incroyablement, n’avait pas été consulté au sujet du protocole. Trudeau a mentionné à Moscou que le Canada avait trouvé de plus en plus important de diversifier ses voies de communication, à cause de la présence écrasante des États-Unis et parce que les Canadiens devenaient de plus en plus conscients du danger qu’une telle présence faisait planer pour leur identité nationale, sur les plans culturel, économique et peut‑être même militaire38. Cette observation n’a pas été interprétée à Moscou comme elle l’aurait été à Moosonee, mais la plupart des nationalistes canadiens l’ont très bien accueillie. Et les Russes aussi. Durant une visite qu’il a faite à Castro, à la Havane, en 1973, Trudeau a conclu un discours en criant Viva Castro. À Beijing, la même année, il a manifesté son émerveillement à l’égard du régime que Mao avait donné à son peuple. Il n’est donc pas surprenant que certains à Washington aient cru que Trudeau était un partisan du communisme. Puis, en 1982, dans un discours qu’il a donné à l’Université Notre Dame, Trudeau a laissé entendre que le Canada se dirigeait lentement vers une position idéologique qui le mettrait à égale distance entre deux grandes superpuissances; ce commentaire était étonnant de la part du chef d’un pays dont la défense et la prospérité dépendaient presque entièrement des États‑Unis39. Il venait de commettre une erreur. Allan Gotlieb, ambassadeur du Canada à Washington, qui accompagnait Trudeau à South Bend, a écrit dans son journal que les Américains n’aimaient pas l’idée qu’ils pourraient être aussi responsables que les Soviétiques des tensions qui existaient dans le monde, ajoutant que cette idée offensait les décideurs et les membres de l’élite, que les Canadiens ne pouvaient se permettre de se mettre à dos40.

La période de détente et d’apaisement du climat d’hostilité qui régnait entre les pays occidentaux et le monde communiste, que Trudeau avait sans doute favorisée un peu, a pris fin avec l’invasion de l’Afghanistan, en 1979, suivi du boycottage par les pays occidentaux des Jeux olympiques de Moscou, en 1980, et de l’attaque des Soviétiques contre un avion de ligne de la Corée, en 1983. La réaction de Trudeau, qui arrivait à la fin de son mandat, a été de lancer une mission de paix, une initiative noble qui l’a amené à voyager partout dans le monde pour inciter les puissances nucléaires militaires à réduire leur arsenal. L’administration Reagan se méfiait de Trudeau et de ses entreprises, et un représentant officiel de l’ambassade canadienne à Washington a dit que les Américains « détestaient » le discours de Trudeau, à savoir que le Canada était bon, qu’il était un gardien de la paix et qu’il se considérait moralement à égale distance de chacun des « vilains garçons » dotés d’armes nucléaires. Un haut fonctionnaire du cadre administratif a fait remarquer brutalement que Trudeau, qui venait de lui rendre visite à sa demande, était un « gauchiste intoxiqué par le pot »41. L’ambassadeur Gotlieb a noté dans son journal que Trudeau « jouait avec les billes des autres »42.

L’ancien président de l’Union soviétique Mikhail Gorbachev

Reuters RTXEV9W par Ian Waldie

L'ancien président de l'Union soviétique Mikhail Gorbachev

Toutefois, les propos flatteurs que Trudeau a tenus à Reagan n’ont pas été vains. « Vous êtes un homme de paix, a‑t‑il dit au président dans le Bureau ovale, mais vos signaux de paix ne passent pas ». D’accord, Reagan a‑t‑il répondu, « la presse a déformé mon image43 ». Certains signes donnaient à penser que les propos du président étaient devenus plus modérés après la visite de Trudeau, quoique, de l’avis de tous les représentants officiels américains, Trudeau n’avait rien eu à voir avec ce changement. Dans l’ensemble, toutefois, la mission de paix n’a pas donné les résultats escomptés. Par contre, lorsqu’il s’est fait demander, quelques années plus tard, si sa mission avait porté des fruits, Trudeau a répondu en haussant les épaules, comme il avait l’habitude de le faire : « Bien, il n’y a pas eu de guerre44 ». Cela, au moins, personne ne peut le nier.

L’ancien président de l’Union soviétique Mikhail Gorbachev

Associated Press 89111101329, photo prise par Lionel Cironneau

Des gardes-frontières est-allemands regardent par un trou du mur de Berlin après que des manifestants en aient démoli un segment à la porte de Brandebourg, 11 novembre 1989.

Il est permis de croire que le rôle le plus formateur que Trudeau a joué dans ses interventions en vue d’apaiser les tensions avec Moscou est en lien avec la relation d’amitié qu’il a nouée avec Alexander Yakovlev, ambassadeur de Moscou au Canada. Raffiné et intelligent, Yakovlev a passé dix ans en exil au Canada, parce qu’il avait eu le malheur de demander que des efforts soient faits pour faciliter l’intégration en URSS des minorités en provenance de l’Asie centrale45. En mai 1983, Yakovlev a organisé une visite de dix jours pour Mikhail Gorbachev, une étoile montante au sein du Comité central du parti communiste qui souhaitait étudier le secteur agricole du Canada. Gorbachev, qui en était à sa première visite au Canada et qui avait fait quelques voyages dans des pays occidentaux, a apparemment été impressionné de l’efficacité des méthodes d’agriculture employées au Canada et, selon un ministre du Cabinet qui l’escortait, des quantités de produits alimentaires en vente dans les supermarchés et de l’opulence des supermarchés du Canada46. Prouvant qu’il avait peu à voir avec l’image qu’on aurait pu se faire du piètre commis de bureau du Politburo, Gorbachev s’est même présenté à une réunion mixte que tenaient les députés de la Chambre des communes et les membres du Sénat, « du jamais vu ». Le Russe s’est disputé amicalement avec les parlementaires canadiens, éludant leurs critiques par son admission que l’Union soviétique n’était pas parfaite. Aucun membre du Parlement ou du Sénat ne s’est attaqué à lui.
 
Trudeau, qui a aussi dîné et soupé avec le visiteur, a fait remarquer plus tard que Gorbachev avait été le premier dirigeant soviétique avec qui il avait pu exprimer ses idées librement47. Le Canadien a défendu sa décision (prise à contrecœur) de permettre aux États-Unis de mettre à l’essai son missile de croisière au‑dessus du territoire canadien ainsi que la politique de l’OTAN relativement au développement en Europe de missiles devant servir à empêcher le déploiement des missiles SS‑20 soviétiques. Trudeau a dit à Gorbachev que les propos du président Reagan lui déplaisaient, mais que ce serait une erreur de croire que Reagan ne représentait pas l’opinion des Américains. « Trudeau, le pur et dur, a écrit l’ambassadeur Gotlieb à Washington, qui l’aurait imaginé48? » Gorbachev a dû être perplexe de voir Trudeau se conduire d’une manière qui ne correspondait aucunement à la description qui figurait dans ses notes d’information. À son arrivée au pouvoir en 1985, le nouveau chef soviétique a fait revenir à Moscou Yakovlev, son ambassadeur au Canada, qui prônait la glasnost (ouverture) et la perestroïka (restructuration), et en a fait l’un de ses conseillers principaux tandis que l’Union soviétique entreprenait un tournant décisif.

La fin d’une époque

La guerre froide n’était toujours pas terminée, mais il n’en était pas de même pour le mandat de Trudeau, qui a quitté le pouvoir en 1984, fortement acclamé par la population canadienne, qui avait soutenu sa mission de paix avortée. Il n’y avait pas vraiment de quoi se réjouir, car Trudeau n’était pas parvenu à obtenir les résultats voulus, que ce soit à court ou à long terme. Il est possible qu’il ait, durant son mandat à titre de premier ministre – qui a duré presque seize ans – presque ruiné l’alliance que le Canada avait nouée avec les États‑Unis. Son attitude, proche de celle des neutralistes, avait indisposé les Américains au point où ils étaient sur le point de rayer le Canada de la liste de leurs alliés. Les liens découlant de l’alliance officielle sont restés intacts malgré tout, et les Forces canadiennes n’ont jamais cessé de faire des efforts pour accroître l’interopérabilité avec leurs homologues américains. Toutefois, l’idée qu’il existe une communauté d’intérêts entre les deux pays, qu’ils ont une vision commune du monde et des dangers qui planent contre lui, était devenue chose du passé. Aux yeux du gouvernement des États-Unis, du gouvernement britannique de Margaret Thatcher et de l’OTAN, le Canada a semblé, à l’époque de Trudeau, se diriger vers le neutralisme.

Toutefois, les choses pouvaient encore changer. John Turner, terne successeur libéral de Trudeau, n’a été premier ministre que pendant quelques mois, avant d’être défait aux élections par le progressiste‑conservateur Brian Mulroney, un Québécois d’origine irlandaise doux, charmant, imperturbablement proaméricain et désireux d’établir de « bonnes relations, de superbes relations » avec Washington. Mulroney a négocié un accord de libre‑échange avec les États-Unis et a été réélu en 1988, après avoir soumis la question de l’accord à l’électorat. Il a aussi promis de reconstituer les Forces canadiennes, de renouveler leur équipement, qui devenait de plus en plus obsolète, d’augmenter leur maigre budget, et il a fait de nombreuses autres promesses à la population et à l’administration Reagan, avec laquelle le Canada assumait la responsabilité de la défense aérienne de l’Amérique du Nord. Toutefois, le gouvernement était soumis aux contraintes imposées par un énorme déficit budgétaire. Il a d’abord dû réduire le budget alloué à la défense plutôt que de l’augmenter, comme promis, et au moment où le jeune et brillant nouveau ministre de la Défense, Perrin Beatty, est entré en fonction, la guerre froide tirait à sa fin. Beatty a produit en 1987 un livre blanc du ministère de la Défense nationale truffé de formules virulentes antisoviétiques. Défis et engagements proposait de doter le Canada d’une flotte de dix à douze sous‑marins nucléaires, manifestement pour lui permettre de défendre sa souveraineté dans l’Arctique, où les sous‑marins américains, français, britanniques et soviétiques naviguaient à leur guise, sous la glace polaire49. Mais les sous‑marins canadiens allaient‑ils tirer sur les intrus? Allaient‑ils essayer de couler des navires de la marine des États-Unis? L’idée que le Canada se doterait de sous‑marins nucléaires, extrêmement coûteux et dont l’acquisition soulevait une vive opposition aux États‑Unis, qui ne voulaient pas partager leur technologie nucléaire, mais qui craignaient que le Canada acquiert des centrales de la France, « s’est évanouie comme par enchantement » lorsque le mur de Berlin est tombé et que la longue guerre froide a touché à sa fin. Il en a été de même avec l’engagement du Canada à l’endroit de la défense des pays occidentaux européens. Sans consulter leurs alliés au sein de l’OTAN, les conservateurs ont annoncé, en 1992, le retrait complet des Forces canadiennes en Europe, un processus qui s’est terminé en juillet 1993 et qui a permis au Canada de réaliser des économies budgétaires de l’ordre de 2,2 milliards de dollars, comme prévu. Le Canada avait encore des engagements par rapport à l’OTAN, mais il n’était plus présent.

En fait, le Canada avait été engagé durant des années dans la défense des pays occidentaux européens et, en fait, de l’Amérique du Nord, mais il n’avait pas été présent psychologiquement. Il avait déjà touché et dépensé ses dividendes de la paix à l’époque où Trudeau avait réduit l’effectif affecté à l’OTAN, en 1969.

En résumé

Trois grands courants d’opinion ont façonné le rôle du Canada pendant la guerre froide : l’internationaliste, le continentalisme et le nationaliste. Les diplomates et certains des politiciens qui ont incité le Canada à nouer une alliance avec les pays occidentaux étaient des internationalistes convaincus que l’établissement d’une alliance était le meilleur moyen de favoriser un nationalisme sain. Ils étaient conscients, toutefois, que la prospérité économique et la défense du Canada reposaient en fin de compte sur les États‑Unis; la rareté des dollars américains et la faiblesse de l’économie de la Grande‑Bretagne ont poussé le Canada à s’allier à son voisin du sud. D’autres facteurs sont aussi intervenus dans ce sens : le désir des gens d’affaires canadiens de s’attirer une clientèle riche et facile à desservir et la vision partagée que les pays de l’Amérique du Nord avaient du monde. Toutefois, les partisans du nationalisme canadien, représentés par John Diefenbaker et par Pierre Trudeau, plus particulièrement, s’inquiétaient du coût des mesures de défense et en voulaient aux États‑Unis pour les pressions qu’ils faisaient sur les pays du Commonwealth. Diefenbaker a affronté le président Kennedy et a perdu la partie. Trudeau voulait que la politique étrangère du Canada serve les intérêts nationaux et défende un idéal de paix, mais il n’a jamais semblé comprendre que le Canada était lié physiquement, économiquement et militairement aux États‑Unis et qu’il ne pouvait pas agir d’une manière isolée comme s’il était une île. Tous les dirigeants canadiens depuis Louis St‑Laurent ont axé leur approche sur le maintien de la paix, qui a parfois servi les intérêts des pays occidentaux de l’alliance. Toutefois, le rôle de gardien de la paix, auquel la population était attachée et qui en est venu à constituer un élément clé du nationalisme canadien, a fini par empêcher les Canadiens de se sentir comme des participants à part entière à la guerre froide, et cela bien avant que la chute de l’Union soviétique n’y mette fin.

Étrangement, de tous les courants idéologiques, c’est le continentalisme qui s’est imposé au Canada. À la fin de la guerre froide, une entente de libre‑échange avait été conclue avec les États‑Unis, une part énorme du marché était allée vers le sud et des sociétés des États‑Unis s’étaient installées un peu partout au Canada. L’antiaméricanisme, qui a constitué une composante essentielle du nationalisme canadien, n’a pas changé le fait que le Canada était en réalité quasiment intégré aux États‑Unis; l’internationalisme canadien, qui ralliait fortement la jeunesse et les organisations non gouvernementales, n’a pas non plus changé le fait que des années 1960 au tournant du siècle, les pays amis, et les ennemis aussi, d’ailleurs, se sont bien peu souciés du Canada. Les Canadiens avaient oublié que la fiabilité en matière de politique étrangère et la capacité d’avoir recours à la force au besoin sont deux considérations importantes. Ils avaient même oublié que la capacité d’un pays de défendre sa population et son territoire constitue l’intérêt national fondamental de tout État‑nation. Les intérêts nationaux ont toujours été importants, et le sont encore.

NOTES

  1. Pearson, L. B., Words and Occasions (Toronto, 1970), p. 72 et 75. Le compte rendu le plus complet sur la politique étrangère du Canada après la guerre se trouve dans Bothwell, Robert, Alliance and Illusion: Canada and the World, 1945-1984 (Vancouver, 2007).

  2. Pearson, L. B., Diplomacy in a Nuclear Age (Cambridge, Massachusetts, 1959), p. 53.

  3. Voir Granatstein, J. L., How Britain’s Weakness Forced Canada into the Arms of the United States (Toronto, 1989), chapitre 2.

  4. La meilleure étude se trouve dans Knight, Amy, How the Cold War Began (Toronto, 2005).

  5. Whitaker, R. et G. Marcuse, Canada: The Making of a National Insecurity State 1945-1957 (Toronto, 1994). (Le présent texte fait référence à plusieurs reprises à de l’information tirée du document cité.)

  6. Voir Barros, J., No Sense of Evil: Espionage, the Case of Herbert Norman (Ottawa, 1986), et Bowen, R., Innocence is Not Enough (Vancouver, 1986).

  7. Kinsman, Gary et Patrizia GentIle, The Canadian War on Queers: National Security as Sexual Regulation (Vancouver, 2010), plus particulièrement le chapitre III.

  8. Voir Chapnick, Adam, Canada’s Voice: The Public Life of John Wendell Holmes (Vancouver, 2010).

  9. Un point de vue divergent est donné dans Whitaker, Reg et S. Hewitt, Canada and the Cold War (Halifax, 2003).

  10. Dallas, Gregor, Poisoned Peace: 1945 – The War that Never Ended (Londres, 2006), p. 576.

  11. Cuff, R. D. et J. L. Granatstein, American Dollars – Canadian Prosperity (Toronto, 1978), p. 28.

  12. Ibid., p. 203.

  13. Ibid., p. 135. Le Canada a refusé de participer au transport par voie aérienne de marchandises vers Berlin, faisant valoir qu’il ne pouvait le faire en tant que membre du Conseil de sécurité. Voir les Documents relatifs aux relations extérieures du Canada [DREC], volume 14 (1948), chap. 5, qui se trouvent à http://www.international.gc.ca/history-histoire/100/index.aspx?lang=fra&view=d.

  14. Dossiers du Ministère des Affaires extérieures, dossier 264(s), lettre de Wrong au secrétaire d’État aux Affaires extérieures, datée du 26 septembre 1947. Ces documents ont été examinés dans l’édifice Pearson, mais ils ont depuis été archivés dans les locaux de Bibliothèque et Archives Canada (BAC).

  15. DREC, volume XIII, document 243, addenda de Wrong à l’intention de Hume Wright « Influences Shaping the Policy of the United States to the Soviet Union », daté du 4 décembre 1947; ce document à l’intention de Pearson, qui est attribué à Wrong et daté du 5 décembre 1947, se trouve à http://www.international.gc.ca/department/history-histoire/dcer/details-fr.asp?intRefid=13363.

  16. Cité dans in Reid, Escott, Time of Fear and Hope (Toronto, 1977), p. 132.

  17. Granatstein, J. L., A Man of Influence: Norman Robertson and Canadian Statecraft 1929-1968 (Ottawa, 1981), p. 236-237.

  18. Pearson, L. B., Mike, volume II, 1948-1957, (Toronto, 1973), p. 55-56.

  19. Ibid., p. 56; Dean Acheson, Present at the Creation (New York, 1969), p. 277. Le meilleur ouvrage concernant les affaires diplomatiques du Canada durant la guerre de Corée demeure celui de Denis Stairs, The Diplomacy of Constraint (Toronto, 1972).

  20. L’histoire de la brigade de l’OTAN est bien relatée dans Maloney, Sean, Au cœur d’une guerre sans combat : la brigade canadienne de l’OTAN en Allemagne – 1951‑1993 (Ottawa, 1996).

  21. Cuff et Granatstein, p. 224.

  22. Archives de l’Université Queen’s, Grant Dexter Papers, note de service datée du 22 février 1951.

  23. Dossiers du ministère des Affaires extérieures, dossier numéro 2-AE(s), lettre de Pearson à l’intention de Wrong, datée du 21 mai 1948. Ce dossier est actuellement archivé dans les locaux de BAC.

  24. English, John, The Worldly Years: The Life of Lester Pearson 1949-1972 (Toronto, 1992), p. 59.

  25. James, Neil, dans le journal Defender (de l’Association de défense de l’Australie [Australia Defence Association] (été 2006-2007), p. 40.

  26. La meilleure étude se trouve dans Ross, Douglas, In the Interests of Peace: Canada and Vietnam 1954‑73 (Toronto, 1984). Voir aussi Shane B. Schreiber, « Le chemin de l’enfer : le Canada au Viet Nam, 1954‑1973 », dans Le Journal de l’Armée du Canada (printemps 2007).

  27. English, p. 98ff.

  28. Ibid., chapitre 4; Granatstein, Man of Influence, chapitre 10. Pour obtenir de l’information sur le maintien de la paix dans le contexte de la guerre froide, voir Maloney, Sean, Canada and UN Peacekeeping: Cold War by Other Means, 1945-1970 (St. Catharines, Ontario, 2002).

  29. Le procès‑verbal des délibérations du Cabinet, dans DREC, volume XXVI (1959), chapitre 4, qui se trouve à http://www.international.gc.ca/history-histoire/100/index.aspx?lang=fra&view=d, ne laisse aucun doute quant à la décision du Cabinet de se tourner vers les armes nucléaires.

  30. Voir Granatstein, J. L., Canada 1957-1967 (Toronto, 1986), chapitre 5.

  31. Ibid. Voir aussi Smith, Denis, Rogue Tory (Toronto, 1995), chapitre 12. Se reporter aux mémoires de Diefenbaker, One Canada, en trois volumes (Toronto, 1975-1977), plus particulièrement au volume III.

  32. English, p. 362ff.

  33. Hellyer, Paul, Damn the Torpedoes: My Fight to Unify Canada’s Armed Forces (Toronto, 1990), p. 65.

  34. English, p. 263ff et p. 336.

  35. Politique étrangère au service des Canadiens, un coffret de six brochures parues en juin 1970. Le rôle de « dépanneur utile » est délaissé et la croissance économique, la justice sociale et la qualité de vie constituent des objectifs en regard de la politique étrangère. Voir Granatstein, J. L.  et Robert Bothwell, Pirouette: Pierre Trudeau and Canadian Foreign Policy (Toronto, 1990), p. 32‑33.

  36. Ibid., p. 25.

  37. Ibid., p. 8.

  38. Ibid., p. 195.

  39. Cabinet du Premier ministre, à Ottawa, transcription des observations faites durant un discours donné à l’Université Notre Dame le 16 mai 1982.

  40. Gotlieb, Allan, The Washington Diaries (Toronto, 2006), p. 61.

  41. Gossage, Patrick, Close to the Charisma (Toronto, 1986), p. 260.

  42. Gotlieb, p. 180.

  43. Ibid., p. 190-191. Les représentants de la presse canadienne à Washington étaient mécontents que Trudeau n’ait pas attaqué Reagan. « Je n’ai aucune sympathie pour cette bande d’individus, a dit Gotlieb. Leur problème, c’est qu’ils sont antiaméricains […] Ils ne seront satisfaits que lorsqu’ils apprendront que Trudeau a mis Reagan dans la merde. » Ibid., p. 192.

  44. Entrevue que l’auteur a eue avec Pierre Trudeau, à Montréal, le 30 juin 1988.

  45. Pour en savoir davantage sur Yakovlev, voir Shulgan, Christopher, The Soviet Ambassador (Toronto, 2008), et English, John, Just Watch Me: The Life of Pierre Elliott Trudeau 1968-2000 (Toronto, 2009), p. 205, 469-470 et 589-590.

  46. Whelan, Eugene et R. Archbold, Whelan: The Man in the Green Stetson (Toronto, 1986).

  47. Information obtenue durant une entrevue avec Trudeau.

  48. Gotlieb, p. 159.

  49. L’ambassadeur Gotlieb approuvait l’idée que le Canada fasse l’acquisition de sous‑marins nucléaires. Une telle acquisition permettrait au Canada de perdre sa virginité en matière de nucléaire et de s’affranchir du lien de dépendance qu’il avait avec les États-Unis, sur lesquels il devait compter pour assurer la protection de l’Arctique canadien. Ibid., p. 479.